

REGARD D UN CONTEMPORAIN DES IMPRESSIONNISTES SUR L'AGGLOMERATION ROUENNAISE
Dans le Cadre de la grande manifestation régionale "NORMANDIE IMPRESSIONNISTE", le Manoir de Villers organise une exposition consacrée au peintre DANTAN, de juin à Septembre.
L'exposition Malot, complémentaire, est située dans le Pavillon du Manoir. Elle est composée des expositions réalisées par l'Agglo de Rouen (extraits de romans de Malot sur les différentes communes de l'agglomération rouennaise), et par la Municipalité de Fontenay sous Bois. ( Phrases sur Malot) - du 10 mai au 29 septembre 2010
MANOIR DE VILLERS 76113 St Pierre de Manneville
ouvert tous les jours sauf jeudi et vendredi de 14H30 à 17H30 - Dimanche et fêtes de 15H à 18H30 Groupes sur demande tel 02 35 32 07 02

affiche de l'exposition

BONSECOURS (76)

L'Assemblée Générale s'est tenue le samedi 27 mars 2010 à 10 H à Bonsecours (sur le plateau Est de Rouen).
Pourquoi Bonsecours ?
Nous essayons tous les ans de fixer notre AG dans des lieux fréquentés ou décrits par le romancier.
Après La Bouille, Bosc-Bénard-Commun, Flixecourt, Le Havre... nous avons retenu pour 2010 Bonsecours et sa basilique, décrite par Malot dans son roman Un curé de province
Notre association s'est donnée pour finalité la redécouverte des œuvres oubliées de HM.
C'est Un curé de province qui sera à l'honneur à Bonsecours le 28 mars 2010.
Réédité aux éditions Petit à Petit depuis 2001 (avec une postface d'Yves Pincet), Un Curé de province met en scène un nouveau curé nommé dans une paroisse normande.L 'église est modeste et plutôt délabrée. Plein d'ambition, l'abbé Guillemittes rêve d'édifier une magnifique basilique... Un Curé de province conte les intrigues conduites par ce personnage d'ecclésiastique pour parvenir à ses fins. Inspiré par la construction de la basilique de Bonsecours, à l'est de Rouen, ce roman révèle les talents d'Hector Malot. C'est que l'auteur de Sans famille transfigure le réel pour lui donner une dimension véritablement romanesque.

ASSEMBLEE GENERALE - SAMEDI 27 MARS 2010
PROGRAMME
10 H - VISITE DE LA BASILIQUE DE BONSECOURS, intérieur, extérieur, avec Madame Marchand, guide de l'Office du Tourisme de Rouen. Lecture de plusieurs passages du Curé de Province
12 H - Dejeuner à la « Taverne Alsacienne »
14 H - Assemblée Générale - Salle du Chartil – Ferme du Plan - Rue A Requier
Interventions autour du Curé de Province et plus largement autour de la question du cléricalisme chez Hector Malot.
14 H - Diaporama « La basilique de Bonsecours » de Jacques Calu 15 ‘
http://calurama.fr/diaporama/basiliquebs.exe
A - 14H 15 - "Cléricalisme et anticléricalisme dans l'oeuvre d'Hector Malot (hors du Curé de province) » par Yves Pincet. 15‘
B - 14H 30 - « Les "2 versions des Amants, avant et après les coupures imposées par l'éditeur, notamment celles qui ont trait à la religion" par Agnes Maleville 10 ‘
C -14H 40 - " Une remarque géologique : la pierre de grison de la basilique de Bonsecours » recherches de M Caro 10 ‘
D - 14H 50 - "Marié par les prètres" par J P Grumetz 10 ‘
F - 15 H - L'image du prêtre dans les romans français entre 1850 et 1914 et le personnage de l'abbé Guillemites dans le Curé de Province par Viviane Alix-Leborgne 30'
15H40 - Diaporama "Bonsecours hier et aujourd'hui" Jacques Calu 10 http://calurama.fr/bonsecourshier.exe
Rapport moral
- G Présentation du projet de dépliant « Promenade à Bonsecours avec Hector Malot »
- Flixecourt : création de nouveaux panneaux dans les marais de la Somme + sorties oragnisées par JP Grumetz
- H - Exposition H Malot au Manoir de Villers à St Pierre de Manneville de juin à septembre 2010
- Revue PERRINE sur le site internet
Rapport financier
Elections d'un membre du bureau
Questions diverses
17 H Fin de l'A.G
« Les 2 versions des Amants. Comparaison de l' Editon Levy de 1859, (avec des coupures imposées par l'éditeur, notamment celles qui ont trait à la religion) , et l' Edition Hetzel de 1867 (avec les passages réintégrés par H Malot)
Les Amants est le 1er roman de Malot. Celui-ci explique dans le Roman de mes romans, son parcours du combattant : l'éditeur Michel Lévy est intéressé par le roman, mais il exige des coupures. Il vient en effet de publier Madame Bovary et a connu de sérieux problèmes avec la justice. Rappelons qu'à l'époque les éditeurs risquaient des peines de prison ! Napoléon III est au pouvoir depuis peu et dans les premières années de son « règne » il fait peser sur le pays une chape de plomb morale, politique, religieuse «pas de porte ou frapper pour qui voulait garder son indépendance, ses opinions, ou simplement sa dignité : pas de journaux, des procès aux livres ; les éditeurs, les imprimeurs paralysés par la crainte de la prison et de la ruine » in Roman de mes romans
Prenant son manuscrit sous le bras Hector Malot va d'éditeur en éditeur, essuyant chaque fois le même refus, puis, de guerre lasse, après quelques mois, il accepte d'élaguer certains passages. Le roman parait en 1859.
5 ans plus tard, Malot récupère ses droits et publie son texte dans son intégralité chez Hetzel.
Les passages réintégrés sont les suivants (en rouge)
DIVERS : 1er paragraphe, style, nom de lieux
« Parmi les nombreux artistes, poètes, peintres ou musiciens, qui viennent à Paris chercher la gloire et la fortune, il en est beaucoup, qui, après quelques années de lutte et de déception, retournent dans leur province, aigris, désespérés… » Ce passage qui ouvre le roman et que Malot a tenu à réintégrer dans la version complète, retrace le parcours du père du héros. Sans doute Malot y dévoile-t-il ses angoisses de débutant dans le monde des lettres ? On y sent du vécu…
Dans la version expurgée, le roman commence directement par le second chapitre « Plaurach est un village à 6 lieux de Lannion » ce qui devient: « Plaurach est un bourg, ou plus justement un village à six lieues de Lannion » ce qui montre que Malot profite de cette réédition pour retravailler le style de son texte.
Il ajoute aussi, dans cette version, des noms de lieux. On apprend que Plaurach est proche de St Michel en Grève et de l'archipel des 7 îles. Plus loin, les amants vont, lors de leur escapade en Italie, aux îles Borromées. (Malot y a séjourné quelques temps auparavant), précisions qui napparaissent pas dans la première édition.
Passages politiques
Dans la version complète, on peut lire page 12, qu'un personnage est « parent de l'un des ministres renversés, il avait, en juillet 1830, donné sa démission de capitaine de frégate ». La phrase expurgée est plus neutre : «c'était un ancien capitaine de frégate qui avait donné sa démission ».
Plus loin Malot détaille les sympathies pour la chouannerie de ce breton en citant nommément des héros bretons « Bois Hardy, Chouan et Georges »
Passages « immoraux »
Ce sont les plus nombreux et les plus amusants
Les termes « lorettes », « grisettes », trop osés ??, ont été réintégrés. Tout comme le mot « désir »
« Jamais une femme ne lui avait révélé aussi complètement la beauté et le désir » (p 32)
Plus osé encore « sa chair brûlante et impatiente voulait enfin jouir. Pour cet homme jeune et beau, elle était saisie de ces ardeurs qui mordent les femmes de trente ans, et qui, sur les plus vertueuses, ont quelquefois un empire si despotique »
« Leurs mains échangèrent des torrents d'effluves électriques »
« Ils vécurent dans un continuel état de fièvre, et ce que les sens emportés par une insatiable volonté peuvent donner d'embrasements et de délires, ils le connurent »
« Peut-être était-ce attraction d'un corps jeune sur un corps jeune aussi, peut-être était-ce effluve magnétique qui enflammait son sang chaste depuis plusieurs mois, peut-être était-ce surprise des sens, peut-être même était-ce désir »
On se rend compte que les meurs ont bien évolué en un siècle…
Passages sur la religion
Ce sont certainement les plus critiques.
Dès le début du roman, Malot fait parler le Dr Michon, dont « la joie est de railler le christianisme » et dont le jugement sur la religion est sans appel «J'ai toujours considéré la religion comme un remède désespéré ». Voltairien convaincu, «il s'était abonné à l'Univers et aux Annales de la propagation de la Foi, il trouvait dans ces deux recueils, riche matière à sarcasmes et railleries »
Malot, dont les sympathies pour le personnage du médecin sont flagrantes, dénonce les agissements d'un curé de campagne tyrannique, qui invective et terrorise ses fidèles, interpellant les coupables par leur nom devant toute la paroisse. Si ce passage reste dans la version expurgée, Malot tient à ajouter dans la seconde édition « il les tenait par leurs femmes et leurs enfants, et aujourd'hui son pouvoir est absolu »
Dans les savoureux dialogues échangés entre le médecin et le curé, lors de leurs parties quotidiennes de whist, Malot glisse des allusions très critiques, qu'il va devoir supprimer dans la version Levy « Je ne vous comprends pas l'abbé. Est-ce que la musique n'est pas un art sacré ? Est-ce à vous d'ailleurs de combattre une vocation ? N'est-ce pas l'élection par Dieu ? Vous prétendez qu'elle fait les prêtres, et vous ne voulez pas admettre qu'elle puisse faire les artistes »
A propos de l'éducation du petit Maurice, le médecin veillera « à ce que le curé n'en fasse pas un calotin… la liberté seule est le vrai, et Voltaire est son prophète »
Plus loin, lors de l'enterrement religieux de la mère de Maurice, dont plusieurs descriptions détaillées sont ajoutées, Malot réitère ses attaques contre l'église : il tient à ajouter: «avec leur cérémonie ils l'ont si bien épuisée et fatiguée qu'elle n'en peut plus. Ces gens là ne peuvent pas nous laisser mourir en paix ? »...
« Maurice, qui s'efforçait d'écouter, ne comprenait rien à tous ces grands mots : de joies éternelles des élus, de soumission aux volontés du Tout-Puissant… ces paroles de résignation chrétienne, loin de calmer sa douleur, excitaient sa colère ; il accusait Dieu, il accusait l'abbé… » (Rappelons que Malot a perdu sa mère deux ans plus tôt, et qu'il a sans doute ressassé les mêmes idées ?)…
Amusant :
La dernière édition des Amants, publiée en 2007 chez France Empire présente son texte comme la version intégrale du roman. Mais l'éditeur n'a pas du avoir accès aux deux versions, car le texte publié n'est en réalité que la version expurgée par la censure napoléonienne !
Agnes Thomas-Maleville
(Remerciements au Dr Bernard Vidal)
L'abbé Guillemites, Un Curé de province, d'Hector Malot
par Viviane Alix-Leborgne
Dans la littérature du XIXe siècle, le thème du prêtre, dont la fonction paraît uniforme, présente cependant une multitude de portraits. Malgré une formation unique, celle du séminaire, certains ecclésiastiques ne peuvent réprimer leur tempérament, ce qui fournit la matière romanesque des œuvres.
La fréquence du sujet tient également au renouveau catholique qui suit le mouvement antireligieux de la Révolution. Après une critique acerbe de l'Eglise et de son clergé, on en revient à une pratique qui place le prêtre au centre des préoccupations religieuses et sociales. C'est dans cette renaissance catholique que s'inscrit le personnage de l'abbé Guillemittes, le Curé de province°, publié en 1872, dont la suite, Un Miracle°°, paraît la même année.
Sachant que le premier rôle du prêtre est de dispenser l'eucharistie, la diversité des caractères, au moins dans la fiction, fait quelquefois passer cette mission au second plan. Le prêtre enseignant, collectionneur, érudit, bibliophile, archéologue ou historien peuple la littérature. Bien souvent, la passion exclusive envahit le personnage et le fait entrer dans la catégorie des “abbés terribles”. Ainsi, Jean Sombreval, le Prêtre marié de Barbey d'Aurevilly (1864), est-il dévoré par son amour pour la chimie, d'une part, et pour sa fille Calixte, d'autre part. C'est l'ambition ecclésiastique qui domine L'Abbé Tigrane de Ferdinand Fabre (1873). Emile ZOLA présente, dans La Conquête de Plassans (1882), l'abbé Faujas qui va étendre sa domination sur toute la ville. Le grand problème de L'Abbé Jules d'Octave Mirbeau (1888) est la sexualité. Enfin, l'esprit de croisade, teinté d'illuminisme, inspire le héros-prêtre, Léopold Baillard, de Maurice Barrès, dans La Colline inspirée (1913).
La passion de l'abbé Guillemittes est tout autre : c'est celle d'un prêtre-bâtisseur. L'exemple en est fourni par une réalité tout proche, puisque Hector Malot s'est inspiré de l'histoire de l'abbé Godefroy qui officiait à Notre-Dame de Bon-Secours, près de Rouen. Toutefois, l'abbé Godefroy, ou Guillemittes, est aussi le reflet d'une actualité qui concerne le pays tout entier. En effet, entre les années 1840 et 1870, on a réhabilité, construit ou reconstruit nombre d'églises sur tout le territoire. Hector Malot n'est d'ailleurs pas le seul auteur à s'intéresser au prêtre-bâtisseur. En 1862, Ferdinand Fabre, dans Les Courbezon, raconte déjà l'histoire d'un prêtre qui veut construire une église, mais qui n'a pas d'argent. L'abbé Mauduit, de Pot-Bouille, l'œuvre d'Emile Zola (1882) surveille la rénovation de l'église Saint-Roch à Paris. Et c'est de reconstruction totale qu'il s'agit avec le moine-abbé Pamphile dans L'Abbé Jules d'Octave Mirbeau. Dans tous les cas, réalité ou roman, l'initiative ou la surveillance est alors confiée au prêtre officiant.
1 – Un curé de campagne
Comme le titre l'indique et comme il l'annonce lui-même, l'abbé Guillemittes est “un curé de village” (°°189), curé-doyen exactement, assisté par un vicaire, l'abbé Colombe. L'abbé Guillemittes n'est pas devenu prêtre à l'appel d'une vocation : “ce sont les circonstances qui m'ont fait prêtre”, indique-t-il (°41). Par ce biais, il se tire d'une situation financière délicate : son père mort a réalisé de mauvaises affaires à la banque qu'il n'a pu redresser. Devenu professeur de morale au séminaire, ayant rendu service à l'évêque monseigneur Hyacinthe, l'abbé Guillemittes prend la place, à Hannebault, de l'abbé Pelfresne, âgé, que l'évêque pousse à la démission sans ménagements.
Nommé, l'abbé Guillemittes s'acquitte de ses attributions, “la messe du matin, les mariages, les enterrements, les baptêmes, l'enseignement du catéchisme, la confession, les visites aux malades” (°41), mais comme des devoirs inhérents à sa fonction.
2 – Portrait de l'abbé
Le portrait que trace Hector Malot du curé explique cette relative atonie. Agé d'une quarantaine d'années, donc en pleine maturité, pourvu de “dents aigües… [c'est] un homme sain, solide… le teint blême… ses yeux perçants… [présentant] de l'idéalité dans le haut de son crâne fuyant, de la bestialité dans ses fortes mâchoires et son menton charnu” (°31), un portrait qui ne laisse pas d'être inquiétant. Son “visage froid comme à l'ordinaire” (°220) indique un personnage “maître de lui, sûr de sa parole” (°59). Guillemittes se livre lui-même : “prêtre… pour moi, il me faut davantage… ce n'est point assez pour moi… je suis un homme d'action” (°41, °38). Il se présente toujours d'ailleurs sous son meilleur jour : “un ecclésiastique vêtu de drap fin, coiffé d'un élégant chapeau, ganté de gants frais, chaussé de bas de soie et qui sait s'exprimer dans un langage poli” (°°109).
Ce prêtre bien mis et sûr de lui, qui exécute ses tâches sacerdotales sans enthousiasme, se révèle être cependant un travailleur acharné. “Qui travaille prie”, annonce-t-il en chaire. Lui-même fournit “un travail incessant” (°°211), en homme “qui suit le travail de sa pensée, absorbé, dominé par ce travail” (°75). En conséquence, “l'abbé était fort peu mystique lui-même” (°°217). Tout, en lui, indique un matérialiste, avide d'entreprendre, sans préoccupations de l'au-delà des choses.
3 - Une nouvelle église
A quelle fin travaille-t-il ? A la construction d'une nouvelle église. En visitant le vieil édifice avant de prendre en charge la paroisse, l'abbé Guillemittes a tout de suite perçu que son ambition était réalisable : “le délabrement général” (°32) du monument et sa situation magnifique sur un promontoire dominant la Seine, toujours admirable, le conduisent à concevoir aussitôt le parti qu'il peut en tirer. Il va mettre toutes ses facultés et toute sa volonté au service de son projet.
Tout d'abord, il s'agit de faire accepter cette reconstruction, donc de la présenter comme une nécessité puisque la population et les autorités n'en semblent pas convaincus. Or, l'état de vétusté est manifeste le jour où “la chapelle est fermée par ordre de M. le curé” (°94) qui a aussi interdit qu'on sonne les cloches. La raison ? “une pierre s'était détachée de la voûte… cette chute était incompréhensible, inexplicable… On alla même jusqu'à insinuer qu'elle n'était peut-être pas tombée seule” (°94-96). Quoi qu'il en soit, la sécurité commande d'agir, et l'abbé peut désormais présenter son projet qui correspond tout à fait aux constructions d'églises du moment : le style néogothique avec “une nef principale et deux bas côtés… vingt-quatre colonnes… quatre travées… cinq grandes fenêtres… une grande clarté… l'extérieur : cinq portes… un large perron… une tour élevée… un corps carré… une flèche… des tympans… des statues… la sainte Vierge… deux étages de fenêtres géminées, vingt-quatre sur chaque face… une grande rose au portail… cinquante-six ouvertures… notre église sera peinte intérieurement” (°117-°118), précise-t-il. En bref, une église qui impressionnera par “sa grandeur et sa magnificence [et par] l'élégance de son ornementation” (°116).
4 – La mise en œuvre
Pour une telle création, il faut disposer de moyens humains et de moyens financiers. L'œuvre dépend en premier lieu des autorités civiles et religieuses, le maire, l'architecte du département, le préfet et l'évêque. L'abbé fait le tour des personnalités et utilise subtilement les travers de chacun. Il parvient à circonvenir le maire qui, par sa “vanité excessive” (°45), pense recueillir la gloire de l'entreprise. L'architecte, estimant l'ancienne église encore solide, est toutefois séduit par la conception architecturale de l'abbé. L'évêque se caractérise par la formule : “Evitons les conflits” (°70). Cependant, l'habilité de l'abbé fait mouche et Monseigneur Hyacinthe en vient à accepter le projet : “vos paroissiens veulent une église neuve… Votre devoir est de les aider… le mien est de vous encourager” (°104). Le préfet, quant à lui, politique par nécessité et peut-être par essence, “s'empressait de satisfaire à cette demande, n'ayant rien à refuser à un évêque qui, nommé depuis dix-huit mois, n'avait pas encore donné le plus léger coup de griffe au gouvernement ou à l'administration” (°111).
Alors que tous ces notables, par crainte des dépenses ou par souci de préserver le calme social, sont opposés à la nouvelle église, l'abbé réussit à obtenir l'autorisation nécessaire, en jouant sur la sécurité, le sens des responsabilités de chacun et la volonté supposée des paroissiens.
Habituellement, dans la réalité et bien souvent dans la fiction, les prêtres-constructeurs investissent leurs biens personnels dans le nouveau bâtiment. C'est impossible pour l'abbé Guillemittes : il ne possède rien. Il lui est donc indispensable de trouver les moyens financiers. La première ressource est évidemment la collecte, une pratique qu'il connaît bien “pour avoir fait une longue étude de la charité” (°139). Il insiste auprès de l'architecte : “ Vous verrez ce que peut la charité lorsqu'on sait la solliciter” (°109). Et effectivement, l'abbé Guillemittes sait faire au point de “ne laisser aucun filon inexploré” (°133), et d'exploiter successivement la compassion ou l'amour-propre de chacun. Par “un vaste système de publicité et de correspondance… des circulaires” (°134), il fait quêter chez les particuliers et dans toutes les institutions civiles et religieuses. Bref, “il a eu l'adresse de délier des bourses” (°188).
Ainsi, grâce à la séduction de l'abbé Guillemittes, à son art de manipuler et à son cynisme, le monument trouve un début de réalisation. Cependant, et c'est tout l'art d'Hector Malot, l'abbé ne se met jamais en avant, au contraire, il semble toujours vouloir être en retrait : “je ne veux pas qu'on puisse prétendre que j'ai exercé une influence quelconque” (°82). Auprès de chacun de ses interlocuteurs, il paraît se faire prier, joue la modestie, se présentant même comme une victime. Il utilise ce statut de victime pour exercer une domination générale, tant sur les personnages déjà vus, que sur les domestiques, son neveu et surtout Isabelle Pinto-Soulas, jeune et riche héritière, qui lui fournit l'essentiel des subsides pour la construction. Avec celle-ci, l'abbé Guillemittes retrouve la persuasion des maîtres spirituels : “je m'occuperai beaucoup de votre esprit. Car c'est là qu'est le mal dont vous souffrez” (°°190). Sa volonté, mais aussi sa méthode, le disposent à amener progressivement la jeune fille à la soumission.
Ce caractère impérieux est sous-tendu par une intense activité physique, pratique et technique. A partir du moment où il a obtenu les moyens qu'il espérait, il donne libre cours à sa passion. Il vit au milieu “des feuilles de papier couvertes d'esquisses, de plans et de chiffres… des traités d'architecture et des ouvrages d'archéologie” (°75). Il surprend tout le monde par ses connaissances en architecture : l'architecte, l'entrepreneur, les ouvriers. Et l'abbé paie de sa personne, “la soutane retroussée jusqu'à la ceinture… on avait besoin d'un coup de main… sur les échelles, sur les ponts volants, sur les échafaudages, on voyait sa soutane noire passer au milieu des chemises blanches des maçons” (°131). Bravant l'interdiction selon laquelle un prêtre ne doit pas montrer ses chevilles, l'abbé suit le travail de bout en bout. Complètement absorbé, pendant trois ans, précise l'auteur, l'abbé, “devenu un véritable architecte, avait complètement négligé le côté spirituel de son église” (°294). Bien que “ dominé par son idée” (°216), il reste toujours lui-même : “au fond du cœur, il était plein de joie et d'orgueil. Mais ses lèvres étaient closes et son regard restait voilé” (°105).
5 – Les étapes de la construction
Tout semble donc aller pour le mieux. En témoigne la pose de la première pierre, en présence de l'évêque, des prêtres du canton, du maire “rayonnant de gloire” (°125), des pompiers et de la foule des fidèles. Toutefois, la situation est beaucoup moins reluisante qu'il y paraît. Le gros œuvre était achevé, mais “le reste n'était encore que désordre et confusion… rien n'était terminé” (°129). De plus, “la situation financière de l'entreprise était mauvaise… menacée de différents côtés à la fois” (°144). Comme toujours, l'abbé ne se laisse pas aveugler par un succès qui n'est qu'apparent. D'une part, “il connaissait suffisamment la nature humaine pour savoir qu'il serait à l'abri des attaques tant qu'il serait puissant” (°324), d'autre part, “heureux de son triomphe, l'abbé Guillemittes n'était pourtant pas sans inquiétude sur sa durée” (°°209). Or, les menaces pleuvent : manque d'argent pour continuer les travaux, attaques d'une famille qui souhaite promouvoir “son” prêtre, l'abbé Lobligeois, de la commune voisine de Rougemare, au détriment de l'abbé Guillemittes, défection d'Isabelle, qui déserte Hannebault pour Paris et un soi-disant mage.
C'est pourquoi la deuxième cérémonie, la dédicace de l'église, contraste avec la précédente. La plupart des invités s'abstiennent. Ni l'évêque ni le maire ni les autres prêtres ne se déplacent, au point que “le dîner lui-même n'égaya point cette sombre journée” (°151).
6 – Des événements prodigieux
Hector Malot ne saurait abandonner son personnage à son triste sort. Il utilise alors deux ressorts dramatiques pour relancer l'action, en se tenant, encore une fois, au plus près de la réalité historique : les reliques et le miracle.
L'écrivain a une manière particulière de présenter le phénomène des reliques puisqu'il le lie à la politique et à la lutte entre les deux abbés. Le moment des élections approche et l'achèvement de l'église également. Il importe à l'abbé Lobigeois de “redorer” son blason. Avec l'aide d'un candidat à la députation et celle d'un journaliste, il accepte de recevoir de “saintes reliques à l'église de Rougemare” (°°228). Or, il existe à Paris une “annexe d'un comptoir d'objets de piété… derrière Saint-Sulpice” (°°231), qui fournit les ossements “sans recourir aux évêques”. L'autre camp, le vicaire de l'évêque et “son” candidat-député, ayant eu connaissance du projet, renchérit : à la place de quelques ossements, l'église de l'abbé Guillemittes recueillera un corps entier, celui de sainte Rutilie, accordé par le pape.
La réception donne lieu à une cérémonie. Dans les deux églises, au même moment, se tient “la translation des saintes reliques, huit jours avant l'ouverture du scrutin” (°°247). A Rougemare, ce sont quelques ossements, mais à Hannebault, c'est une bienheureuse complète, qui prend place dans le nouveau monument. Bien entendu, le triomphe est réservé à cette dernière : son initiateur est élu député, et l'abbé Guillemittes “bat” son concurrent l'abbé Lobligeois.
Notons que dans cette affaire des reliques, notre abbé s'est tenu, comme toujours et plus encore, prudemment à l'écart. Il recueille la gloire sans avoir rien fait. Parce qu'il a su enclencher un mouvement, d'autres, aidés par les circonstances, ici politiques, ont eu les idées dont il bénéficie. Un autre fait, totalement indépendant de sa volonté, augmente encore la gloire de l'abbé Guillemittes. Les ossements de l'abbé Lobligeois ne sont que “des os de volatile… des os de poulet” (°°250 et 280), comme le rapporte un journal mal intentionné, l'Opinion nationale, auquel l'auteur a réellement collaboré.
Les reliques étaient destinées à consacrer et à sacraliser une nouvelle église, à la légitimer en quelque sorte. L'époque est non moins celle des apparitions et des miracles. Que l'on songe à Notre-Dame de la Salette en 1846 ou à Lourdes en 1858, pour ne citer que les lieux les plus connus. Hector Malot s'en tient à l'esprit de clocher qui sépare les deux communes et leurs prêtres. Lors du transfert des reliques à Rougemare, un homme qui “à la suite d'une chute… portait sa tête couchée sur l'épaule, la releva et la remua. La foule fut frappée d'étonnement” (°°248). A Hannebault, chez l'abbé Guillemittes, les choses sont encore plus frappantes : Isabelle, revenue de son périple parisien, se trouve “presque entièrement paralysée d'un côté… (avec)des suffocations et des syncopes avec un abaissement de chaleur” (°°249-252). S'adressant à son supérieur, le vicaire, l'abbé Colombe, juge : “elle ne guérira que par une intervention divine… vous, son directeur, vous pourriez amener cette guérison d'un mot” (°°255).
Ainsi, le miracle est initié par le vicaire. Après bien des réticences, calculées bien entendu, l'abbé Guillemittes, saisit l'occasion qui lui est donnée et développe un plan bien dans sa manière. Il donne les instructions à son vicaire et va le laisser agir tandis que lui-même, fidèle à sa non-intervention directe, sera absent pour la bonne cause : “Demain, on apportera mademoiselle Pinto-Soulas, à votre messe de huit heures… je suis mandé à l'évêché… Après votre messe, mademoiselle Isabelle adorera les reliques… elle sera près de la châsse : la sœur Sainte-Ursule se tiendra près d'elle… si pendant l'adoration, vous faisiez chanter le Veni Creator par la maîtrise” (°°264), toutes les conditions du miracle seraient réunies par les soins de l'abbé, et les fidèles préparés par la ferveur, les chants et le rythme imprimé à la cérémonie. En effet, on transporte Isabelle qui “s'agenouilla… l'abbé Colombe et la sœur Sainte-Ursule priaient aussi… les fidèles priaient… Sa prière fut longue… le suisse… frappa les dalles sonores… l'orgue du chœur se mit à jouer tandis que les enfants de la maîtrise chantaient… sœur Sainte-Ursule [commanda] - Levez-vous et marchez… - Marchez… sainte Rutilie a exaucé votre prière… [Isabelle] se dressa sur ses jambes… - Marchez… Elle se tenait debout ; elle fit un pas en avant, puis un second, puis un troisième… - Marchez… tous les fidèles s'étaient levés et la regardaient… un miracle” (°°268-270).
Tout a été réglé comme une pièce de théâtre et avec succès. Pour l'abbé Guillemittes, il s'agit maintenant de gérer l'événement. Avec une circonspection, bien évidemment apparente, l'abbé affirme : “un miracle ! … ce n'est pas à nous qu'il appartient de prononcer ce mot” (°°272). Craignant de susciter la méfiance et l'incrédulité, “je veux, dit-il, recueillir les témoignages de toutes les personnes qui étaient à la messe… [dresser]une sorte de procès-verbal… avec une fidélité scrupuleuse” (°°273-274). Selon sa tactique habituelle, l'abbé peut rester en retrait car la rumeur se développe d'elle-même au point d'affirmer “qu'une voix était sortie de la châsse… la légende s'enrichissait ; non seulement la sainte avait parlé, mais elle avait fait un signe de sa main… [d'où] une affluence considérable de pèlerins ou de curieux” (°°277). L'abbé recueille ainsi quarante-trois témoignages, surtout ceux d'enfants, et les porte à l'évêque, afin que celui-ci crée une commission destinée à reconnaître le miracle. Prudent lui aussi, l'évêque laisse traîner les choses, ne convoque aucune commission, et l'abbé Guillemittes peut s'enorgueillir non pas d'un miracle, mais d'un “événement surnaturel” (°°281).
7 – L'avenir de l'abbé Guillemittes
Malgré les aléas, l'ambition de l'abbé Guillemittes s'est complètement réalisée. Il a brillamment conclu son œuvre majeure, la construction d'une église majestueuse, consacrée par des reliques et un miracle. Sachant tout aussi bien conquérir un individu qu'un groupe social, il imprime sa marque, agit toujours en sous main, et sait utiliser les circonstances aussi bien que les êtres.
Cependant, il est un domaine auquel, par nature, il est totalement étranger, celui de l'amour humain. Isabelle tombe amoureuse du neveu de l'abbé, Hubert, sans le sou. Après l'avoir elle-même doté, Isabelle l'épouse, complètement hors du champ de l'abbé. Malgré ses efforts pour garder la jeune fille sous sa coupe, l'abbé est, cette fois, dépassé par les sentiments humains, tandis que “l'opinion unanime fut que c'était là le triomphe du curé… [lui-même] ne parla jamais de ce mariage” (°°300).
Son véritable triomphe, c'est de poursuivre avec succès son ascension, l'homme d'action rejoignant l'homme d'affaires. Pour ce faire, il l'a vu, l'argent est nécessaire. Aussi a-t-il “l'idée de fonder une Banque des campagnes qui était en train de devenir une puissance formidable dans l'Etat… [afin de] développer l'industrie et l'agriculture, suivant les lois de la civilisation chrétienne, il a l'appui d'un grand nombre de membres du clergé qui touchent 2% sur le montant des affaires qu'ils procurent à la Banque des campagnes” (°°301). Après l'église, ce sera la construction d'un hôpital, “naturellement, l'abbé Guillemittes en sera le directeur”. La liste de ses tâches non sacerdotales s'allonge : “l'église à terminer, la banque à surveiller, l'hôpital à mettre en train” sans parler d'un orphelinat qu'il a créé.
Jeunes déshéritées, malades, fidèles, l'abbé Guillemittes a étendu son pouvoir sur les grands secteurs de l'activité sociale communale avec le financement fourni par la banque. Au fond, il a réussi là où son père avait échoué. Son avenir ecclésiastique est tout tracé lui aussi, devenir évêque, comme le souligne l'abbé Colombe : “Vous le serez un jour, cela ne fait de doute pour personne” (°°208). Effectivement, dans les autres romans du cycle, Un bon jeune homme, Le Comte du pape et Marié par les prêtres, l'abbé Guillemittes devient Monseigneur Hubert.
Hector Malot laisse le jugement d'un tel caractère et d'une pareille destinée à l'opinion publique : “on dirait qu'il y a en lui deux ou trois personnes… le dieu, le diable et l'homme” (°28-29).
NB
Hector Malot, Un Curé de province, Michel Lévy, Paris, 1872.
Un Miracle, Michel Lévy, Paris, 1872
Les numéros de page figurent (…).
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